Entre ceux qui veulent préserver leur image et ceux qui se prêtent avec plaisir au jeu du portrait, on fait toujours des rencontres au moment de boire le thé.
14h. Voici donc Ali, qui cause tranquillement avec ses amis et les gens de passage. Il fait très chaud malgré l’ombre du grand arbre, on se concentre pour profiter du moindre courant d’air.
La route de l’inconnu
Amarat Street 57, Khartoum·
Souvent, je prends le café avec Mohamed, qui s’occupe de la maison dans laquelle je vis.
On se pose sur les tabourets tressés et on cause. Il m’apprend quelques rudiments d’arabe. Alima, la patronne, demande des nouvelles.
Ils viennent tous les deux du Darfour, mais pas du même coin. Il faut dire que le Darfour fait quasiment la taille de la France. Mohamed a quitté sa région en 2004, alors que la guerre faisait rage et n’y est jamais retourné. Plus de dix années sans revoir ses parents, qui vivent à seulement une journée de bus de Khartoum.
Mais Mohamed n’a aucune envie de retourner là-bas. Un jour, il m’a fait part de son rêve : l’Europe. Il connait quelqu’un qui est allé en Jordanie et y a obtenu un visa Schengen. Il a aussi étudié le trajet en passant par la Libye.
L’ampleur du voyage ne l’impressionne pas. La mort non plus.
L’hospitalité
Au souk·
Dans une venelle ombragée de ce petit souk, les cafés se succèdent. L’étranger se fait rare dans le coin mais, comme toujours au Soudan, il est bien accueilli.
Nous sommes donc trois khawaja à boire notre café à la cardamome en toute quiétude.
Quand vient l’heure de s’en aller, nos voisins de table qui nous sont parfaitement inconnus, nous offrent les boissons.
Haboob menace
Al Riyadh, Abdulla El Tayeb Road·
Voilà un métier qui ne risque pas de disparaître des rues de Khartoum ; pour une vingtaine de livres soudanaises, les laveurs de voiture redonnent une nouvelle jeunesse aux véhicules maculés de poussière.
Et quand passe le haboob, cette tempête qui change l’atmosphère en brouillard de sable rouge, il devient plus qu’indispensable de faire appel à leur service.
Rickshaw
Amarat Street 57, Khartoum·
Petit café en bas de l’appartement, je dessine le tuk tuk (ou rickshaw) qui m’a fait l’honneur de poser pour moi sur le même trottoir. Petit moment de gloire lorsque mon carnet tourne parmi les convives.
Vers Khartoum
Garri Ring Rd·
Les lignes à haute tension se succèdent sur des kilomètres et, à leurs pieds de béton, fleurissent des champs de carcasses d’animaux morts, de cadavres de pneus et autres débris non-identifiés.
Pourtant, la route semble en bon état mais quelques incohérences lui confère un aspect saugrenu. Il faut ouvrir l’oeil pour éviter les énormes nids de poule qui piègent aléatoirement la chaussée. Et ne pas s’émouvoir d’être amener à rouler à contre-sens lorsque la voie s’arrête soudainement.
Tout concourt à donner aux alentours de la mégapole un air de décor post-apocalyptique.
Chronique du Nil
6e cataracte·
Nous sommes à environ une heure de route au Nord de Khartoum. La poussière et les rocailles qui s’étendaient depuis la sortie de la ville ont cédé la place à un chemin verdoyant. Le Nil est désormais tout proche.
Là, des enfants font la signalisation ; des hommes essaient de nous convaincre de se garer dans leur parking. Notre guide connait l’endroit et continue après une petite négociation.
Enfin, le fleuve.
Quelques barques colorées accueillent les touristes. Ils se font rares le vendredi. Les familles soudanaises lui préfèrent le samedi quand, paraît-il, les tables de la petite terrasse sont bondées.
Nous montons à bord.
La petite embarcation longe les rives sauvages où grouillent les oiseaux. Nous croisons parfois des bateaux-taxi qui relient les différents villages côtiers. Les collines écrasent le paysage de leur beauté tellurique.
Après avoir fait demi-tour, nous redescendons vers l’aval en direction de la sixième cataracte. Des roches affleurent à la surface et un léger courant accélère soudainement la vitesse de la barque. Pas de quoi s’émouvoir pourtant, la petite secousse dure une poignée de secondes.
Puis, nous remontons une nouvelle fois le fleuve pour rentrer au ponton ; le petit moteur toussote et peine à contre-courant mais nous ramène à bon port. Il est temps de déjeuner.
Un petit air d’Ethiopie
Amarat 53th Street, Khartoum·
Un vieil écriteau délavé signale un "African Restaurant" dans cette rue poussièreuse du sud d’Amarat.
A l’intérieur, on boit un bon café en dégustant l’injara, cette énorme crêpe à la farine de teff si typique de la cuisine éthiopienne, parsemée de différentes viandes en sauce et de légumes.
Béton 41
Amarat 41th Street, Khartoum·
Quel architecte dément a érigé ces chaotiques tours de béton et de briques ?
Et pourtant, on est probablement au cœur du quartier d’Amarat : restaurants, épiceries, sitta-chay, commerces de bricolage, librairie ainsi que le glacier qui transforme la rue adjacente en cauchemar pour automobiliste.
Mystères du désert
Mussawwarat es-Suffra المصورات الصفراء·
Nous quittons Naqa et empruntons la piste de poussière. Après la carcasse du vieux camion rouillé, nous tombons sur le petit panneau qui signale la fourche. A droite, vers le Nord, nous prenons la direction de Mussawarat es-Suffra.
Quelques kilomètres à travers le désert et les dunes piégeuses, nous atteignons le site archéologique de Mussawwarat es-Suffra.
La visite commence par le temple dédié à Apedemak, le dieu Lion. Le site semble ne pas avoir changé depuis deux mille ans et nous nous réfugions à l’intérieur à l’abri du soleil brûlant. Chose rare, le gardien propose également ses compétences de guide.
Une classe d’étudiantes de la faculté de Khartoum arrive à bord d’un bus hors d’âge au moment où nous quittons le lieu pour la grande enceinte.
C’est un immense complexe de ruines qui reste mystérieux. On lui prête toute sorte de fonction : nid d’amour des rois méroïtiques, hôpital, camp d’entrainement pour éléphants (il reste d’immenses rampes pour accéder aux terrasses surélevées), université.
Je m’assieds à l’ombre d’une petite cloison modestement bimillénaire et je croque quelques colonnes ornées de hiéroglyphes qui narguent l’immensité du Sahara.
Loin de Paris
36QWD3477214671 (oui oui), Soudan·
Nous reprenons la route vers le serpent de bitume qui descend vers la capitale.
Dans les cahots du désert, je croque avec peine un troupeau de chameaux. Ils ont les pattes avant entravées par une corde pour éviter leur fuite. Malgré la gêne, certains galopent avec grâce.
Mon voisin exprime avec concision ce que nous pensons tous : « On est loin de Paris. »
Le temple d’Amon
النقعة Naqa·
C’était à Naqa, environs de Shendi, le temple d’Amon.
Deux millénaires et l’allée de béliers sculptés résiste au temps avec aplomb, pour honorer le roi des Dieux, Amon.
A quelques pas de là, se dressent deux autres édifices de l’époque méroïtique : le temple du Dieu-Lion Apademak et un kiosque d’inspiration greco-romaine à l’utilité discutée.
Au milieu de ce décor irréel, un puits abreuve les troupeaux des éleveurs du coin.
Youssouf
Nile Street, Al Manshiya, Khartoum·
Je suis attablé face à la rive orientale du Nil Bleu où je déguste un café à la cardamome. La relative fraicheur de la nuit est déjà loin et cette petite brise peine à contrer la chaleur plombante.
Je me hâte de dessiner le fleuve avant de fondre définitivement quand le garçon qui nettoie les tables veut poser pour un portrait.
Voici donc Youssouf.